Dix-sept pays africains célèbrent en grande pompe cette année les 50 ans de leur indépendance. Un événement qui représente une page importante de leur histoire. Il s’agit après tout de la fête de la libération du joug colonial, de la victoire sur les forces d’occupation, d’une liberté retrouvée. La plupart du temps, le prix à payer a été élevé. Beaucoup de combattants nationalistes sont en effet tombés sur le champ de bataille et n’ont pu voir le grand jour. Ne serait-ce que pour honorer leur mémoire et reconnaître l’importance de leurs sacrifices, la commémoration de cet anniversaire s’impose. L’heure est aussi au bilan. À quoi aura servi ce demi-siècle d’indépendance ? Les réalisations ont-elles été à la hauteur des rêves ? L’un des rêves chers aux précurseurs des indépendances était justement celui d’une Afrique maîtresse de son destin et de son avenir. Au moment où l’on mesure le chemin accompli, la question est donc inévitable : l’Afrique est-elle indépendante ? En d’autres termes, les Africains sont-ils enfin devenus maîtres chez eux ?
Drôle de question, diront certains. Indiscutablement, les pays africains sont souverains. Ils ont chacun un hymne, une devise, un drapeau, un gouvernement, un président et une assemblée élus par le peuple. De plus, ils sont tous membres des Nations Unies et ont reçu une reconnaissance internationale. Enfin, ce sont les nationaux qui sont aux commandes.
Réponse simpliste et superficielle, répliqueront d’autres. Il faut aller au-delà des attributs du pouvoir et se demander si politiquement et économiquement aujourd’hui, l’Afrique a un contrôle sur ses décisions, car tout semble indiquer que les centres du pouvoir se trouvent ailleurs, en Occident.
Politiquement d’abord : on a la fâcheuse impression que les anciens maîtres sont partis sans partir et continuent de se mêler, un peu trop et souvent ouvertement, des affaires de leurs anciennes colonies. Conséquence : un dirigeant peut ne pas être aimé de son peuple ; s’il a le soutien de Paris ou de Londres, c’est largement suffisant. À l’inverse, s’il ne plaît pas aux anciennes métropoles, il a beau être démocratiquement élu, il court le risque de ne pas rester longtemps au pouvoir. On comprend mieux pourquoi, chaque fois qu’une décision doit être prise en Afrique, cette préoccupation revient toujours : que va-t-on penser à Paris ou à Londres ? L’initiative ne risque-t-elle pas d’être perçue comme allant à l’encontre de leurs intérêts ? Ce ne sont donc pas les intérêts de l’Afrique qui sont nécessairement déterminants.
Économiquement ensuite : les économies africaines restent extraverties. L’essentiel des exportations est constitué de matières premières et de produits agricoles. Or, les prix de ces produits sont fixés en Occident. Résultat : chaque fois que les pays développés toussent, l’Afrique éternue. Du reste, le commerce international lui échappe totalement puisque sa part dans l’ensemble des exportations mondiales est à peine de 2 %, c’est-à-dire presque rien. Le continent africain est si marginalisé que certains ont soutenu dans les années 90 que commercialement parlant, sa disparition ne ferait aucune vague. Le plus terrible, c’est que les pays africains n’ont même pas le droit, comme l’ont fait certaines nations dans le passé, de se replier sur eux-mêmes pour protéger et fortifier leurs industries. À l’heure de la mondialisation et de l’ouverture des marchés dictée par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ce serait un crime abominable.
Voilà la situation peu reluisante dans laquelle se trouve l’Afrique cinq décennies après les « indépendances ». Les progrès réels enregistrés de 1960 à 1980 en matière de développement économique et social ont été annulés par les effets désastreux des plans d’ajustement structurel menés par les institutions financières internationales. Les populations sont plus pauvres. Un rapport de 2005 de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) intitulé « Les Objectifs du Millénaire pour le développement en Afrique : progrès accomplis et défis à relever » montre en effet qu’en Afrique subsaharienne, le nombre de personnes vivant dans une extrême pauvreté (avec un dollar par jour ou moins) a augmenté, passant de 217 millions en 1990 à 290 millions en 2000. Conclusion du rapport : en Afrique subsaharienne, l’un des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) visant à réduire de moitié l’extrême pauvreté (de 45 % à 22 %) avant 2015, ne sera pas vraisemblablement atteint.
Au vu de ces chiffres, quoi de surprenant dès lors que sur les 50 pays les plus pauvres du monde, classés selon l’indice de développement humain (Rapport 2009), 37 soient situés en Afrique subsaharienne ? Quoi de surprenant aussi que l’Afrique n’ait qu’un représentant, l’Afrique du Sud, à la cour des grands, le G 20, qui représente les 2/3 du commerce et de la population mondiale et plus de 90 % du produit mondial brut (somme des PIB de tous les les pays du monde) ? Quoi de surprenant enfin que l’Afrique pèse encore si peu sur les décisions mondiales ?
En ce début du 21e siècle, comme on peut le constater, le rapport des forces n’est toujours pas en faveur de l’Afrique. Que faut-il donc faire pour que les choses changent, pour que la voix de l’Afrique porte et compte d’ici les cinquante prochaines années ? D’abord, un grand ménage s’impose. C’est ce que le président américain Barack Obama a appelé la bonne gouvernance. Le développement de l’Afrique en dépend. « C’est le changement qui peut déverrouiller les potentialités de l’Afrique... Aucun pays africain ne peut créer de richesse si ses dirigeants exploitent l’économie pour s’enrichir personnellement. » Il est tout simplement inadmissible que certains passent encore leurs intérêts personnels avant ceux de leur pays ou de leur continent. Pensez-vous qu’un Américain à une table de négociation puisse perdre de vue qu’il est là pour défendre les intérêts des États-Unis et rien d’autre ?
Au-delà des intérêts personnels, il faut également dépasser les égoïsmes nationaux et favoriser l’intégration économique. Bon nombre de pays africains dressent encore entre eux plusieurs barrières qui empêchent la libre circulation des biens et des personnes. Résultat : les exportations intra-africaines ont représenté 8,7 % des exportations du continent entre 2004 et 2006, comme le constate le Rapport 2009 de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). C’est le pourcentage le plus bas de toutes les régions du monde. Pourtant, l'Afrique dispose du potentiel nécessaire pour satisfaire, à partir de ses propres sources, ses besoins en matière d'importations de certaines catégories de produits, en particulier les combustibles, les boissons et le tabac, les minerais, les métaux et les pierres précieuses (CEA, Rapport sur l’évolution du commerce intra-africain, 2009).
Enfin, l’intégration politique de l’Afrique est fondamentale. Les 53 pays africains ne pourront pas s’imposer sur la scène internationale tant qu’ils ne seront pas unis. Il faut donc que l’Afrique forme un bloc et parle d’une seule voix. Cette voix aura d’autant plus de crédibilité et de poids que dans 40 ans, ce continent comptera 2 milliards d’habitants et sera devenu le principal marché de consommation dans le monde. Le vieux rêve des États-Unis d’Afrique n’en est plus un. Les pays africains sont d’accord aujourd’hui qu’il faut aller dans cette direction. Reste à traduire véritablement cette entité dans les faits.
Malam Gerba














Partager










